Association du patrimoine artistique asbl

31.10.2019 - 27.01.2020
Exposition de l'association du Patrimoine artistique à Chypre

Metamorphosis

L' art belge 1860 - 1930

exposition temporaire à la Leventis Gallery, Nicosie

Curateurs : Evita Arapoglou, Constantin Ekonomides et Myrto Hatzaki

https://www.cyprusevents.net/events/metamorphosis-nicosia-2019/

On ne peut comprendre l'art en Belgique que si l'on se souvient d'une chose: c'est un pays où l'on parle plusieurs langues. Le français, le flamand et l'allemand, mais aussi des patois flamands, très locaux, différents dans chaque village et autrefois le wallon et même le bas-allemand. La confusion des langues dans cet espace frontalier entre le monde latin et germanique a créé depuis des siècles un rapport particulier avec le langage parlé. Au lieu d'être un outil clair et maniable pour exprimer la pensée, il demeure toujours lent, un peu confus, difficile à manier.

Cette situation, qui est très ancienne, a eu pour conséquence l'existence d'une pensée en dehors du langage, intuitive, non verbale, méditative, dont l'image est devenue le support privilégié. Depuis le XVe siècle s'est développée, dans ce qu'on appelait alors les Pays-Bas, une peinture qui dégage un caractère particulier de méditation silencieuse. Les peintres ont certes vu arriver d'Italie et de France des théories artistiques, de nouvelles façons de concevoir la représentation. Ils les ont acclimaté, ils ont adopté la perspective à leur façon sans en saisir la portée théorique, ils ont imité le classicisme français, puis adopté d'autres modes venues de France, sans pouvoir se débarrasser d'une relation avec l'image qui tend vers la contemplation. On trouve chez les meilleurs peintres qui ont oeuvré dans ce pays une sorte de fusion spirituelle et silencieuse avec l'image. Il y a même un tel élan subjectif – dans la peinture de Van Eyck au XVe siècle ou de Rubens au XVIIe siècle – qu’il débouche sur une recherche d'objectivation du sacré et sur une tentative d'englober le spectateur dans l'image par l'élan religieux.

Cet héritage culturel s'est manifesté dans la peinture et la sculpture jusqu'au milieu du XVIIIe siècle. Il s'est ensuite trouvé contrarié par l'influence française, les progrès de la rationalité et de l'esprit des Lumières. À partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, devant l'esprit de finesse, la vivacité, la rationalité, et la subtilité de l'esprit français, les peintres et les intellectuels belges sont devenus des écoliers. Ils furent de bons élèves de l'Esprit des Lumières, des idées de la révolution de 1789, et du néo-classicisme, allant faire leurs classes à Paris et en Italie, accueillant David en exil à Bruxelles comme le messie. Mais déjà Paris, en proie à la Restauration, inventait le Romanisme. Après Waterloo, l'Europe du traîté de Vienne avait voulu marier les Belges aux Hollandais. Il en résulta quinze ans d'académisme prolongé. En 1830, l'esprit romantique atteignit enfin la Belgique accoucha d'abord d'une Révolution nationale, d'une Indépendance nationale et d'un patriotisme sentimental. La peinture nationale, après avoir tenté de traduire des idéaux civiques avec le néo-classicisme, se mit à vouloir enflammer les cœurs des patriotes. À vouloir ainsi transmettre des idées et suivre les modes de Paris, les peintres devinrent des tâcherons académiques, à la remorque de Paris. Ils se mirent au service d'une bourgeoisie dirigeante qui avait pris le pouvoir et les commandes d'une révolution industrielle. Et comme cette bourgeoisie matérialiste était peu encline, finalement, aux théories, aux grandes idées, on préféra encourager les peintres à faire des portraits des notables, des petites scènes de genres "piquantes" ou des paysages avec quelques moutons.

Constantin Ekonomidés nous raconte comment, devant cette déchéance, les intellectuels, les peintres, les poètes, les marginaux se révoltèrent contre cet Académisme et comment leur action, entre 1840 et 1870, a conduit à l'éclosion d'un art à nouveau vrai, basé sur la contemplation de la nature, sur un regard sur la condition humaine. Ce mouvement de renouveau basé était sur le réalisme qui traverse toute la tradition picturale belge. Il avait moins besoin de l'exemple de Courbet que des encouragements que donnait la peinture de Corot, cet outsider de la peinture française. La peinture de plein air, le regard sur les phénomènes atmosphériques, l'expression, l'enracinement de l'homme dans la nature, le message de liberté qu'elle suggère à l'homme dans un monde en voie d'industrialisation, la tendresse pour les humbles, tels étaient les sujets qu'exprimaient ces peintres, en rupture complète avec la bourgeoisie, avec ses valeurs, tournant résolument le dos aux salons et à l'Académisme.

Le choix qu'a opéré Constantin Ekonomidès dans les collections publiques met en évidence la richesse d'inspiration et la variété de ce grand moment de réveil de l'art durant la seconde moitié du XIXe siècle. Il a coïncidé en Belgique avec un élan généreux venant d’une frange de la bourgeoisie, soucieuse de partager des richesses, désireuse de soulager la misère des classes ouvrières et paysannes, et militant pour une ouverture démocratique. On voudrait connaître plus souvent ce climat de pensée et de sensibilité qui peut engendrer de véritables chefs-d'oeuvres artistiques et de grands moments d'histoire.

Pierre Loze